Le plus beau film du monde

Comme chacun sait – ou n’sait pas – La Maman et la putain (Jean Eustache, 1972) est le plus beau film du monde.

Cette affirmation péremptoire n’est pas conditionnée par quelque empirisme de mauvaise augure, pas plus qu’elle n’est due à une comparaison quelconque. Elle n’est pas relative mais absolue, et le superlatif est indissociable du film, de manière analogue à l’œuvre de Bach dans le domaine de la musique.

Le film d’Eustache n’est pas plus beau que tel ou tel autre, il est le plus beau : c’est sémantiquement, qu’il est impossible de dire un film plus beau. Mais attention, ça ne veut pas dire qu’il est nécessairement le plus beau film de l’histoire du cinéma, ou le plus beau film français, ou le plus beau film sur Paris… non, c’est du monde qu’il est le plus beau, car c’est du monde qu’il traite avant tout, et non de Paris ou de cinéma. Voici quelques extraits pour vous en convaincre, et vous inciter à aller le (re)voir au cinéma.

Quelques extraits, donc.

Du piratage

Serge Toubiana,

Vos quelques lignes sur le piratage ont d’abord donné lieu à un virulent commentaire avant que de votre réponse jaillissent de nouveaux défenseurs du piratage ; je vais essayer de vous donner mon point de vue d’amoureux du cinéma sur ce sujet qui fait rage…

Pour ma part, je fais partie de ceux qui sont passés aux piles de disques durs. Mais moi cela m’amuse beaucoup : que pousser un bouton me permette d’avoir à ma disposition des centaines de films m’enjaille au plus haut point ! Et je devrais ne pas m’extasier devant ces nouvelles technologies ? Je devrais ne pas en profiter ? Je devrais les nier, ou leur résister ? Ah non ! Je crois qu’il faut encourager les injustices : si les majors doivent tomber à cause des pirates, et si avec elles le cinéma entier doit s’écrouler, c’est que ça serait arrivé de toute manière. Mais plus ça se passera vite, et plus vite on trouvera une alternative à un système déjà bien biaisé ; plus vite le bordel s’instaurera, et plus vite nous pourrons en sortir. Lutter contre quelque chose qu’on ne peut empêcher, quelle absurdité ! Certes, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile, mais quand bien même : dans cette lutte, il ne s’agit pas de beauté.

Qu’on se comprenne pourtant : je suis un des plus grands assidus de la Cinémathèque, y passant souvent des journées entières, depuis l’ouverture de la BiFi jusqu’au générique du dernier film de la soirée. Et pourtant, j’aime revoir les scènes qui me plaisent le plus dès que je suis rentré chez moi ; j’aime découvrir les autres films du réalisateur si celui que j’ai vu m’a plu ; j’aime conseiller ou montrer ce qui me plaît à des gens qui n’ont pu assister à la séance ; j’aime avoir l’embarra du choix à chaque fois que je décide de voir un film chez moi ; j’aime devoir me poser incessamment des questions sur le cinéma en comparant deux films, en analysant des images, des dialogues, en revenant en arrière, etc.. Et j’en suis absolument heureux, que tout cela soit gratuit ou piraté. Je n’ai aucun problème éthique à ce sujet, et j’encourage le plus possible ce type d’attitude. Même s’il s’agissait de contributions à la destruction du système actuel du cinéma – ce dont je ne suis absolument pas convaincu – même malgré les merveilles qu’il nous a apportées, et continue de nous apporter. Car pour moi le problème ne se situe pas là : c’est un problème à très court terme : les pirates n’ont jamais duré, ils ont toujours dû se reconvertir.

Enfin, ça n’est pas une mince affaire non plus que de télécharger : ça me prend énormément de temps. Mais ce temps n’est pas perdu : et je n’ai jamais autant appris sur le cinéma (pas même à la Cinémathèque, eh non!) qu’en téléchargeant. Internet est, quand on sait s’en servir, plus habile à nous conseiller que n’importe quel vidéothécaire…
Mais ce que je dis semble terrifiant ? Trop inhumain ? Trop proche du Metropolis « où les cinéphiles pirates sont aux commandes de machines à télécharger » ? Mais ces logiciels sont conçus par des humains, les sites Internet aussi, les avis qui y sont postés, l’organisation sur laquelle tout cela est conçu est faite par des humains et, plus important, pour des humains. Et puis, les vidéothécaires sont sur Internet aussi… La différence est que l’on ne se base pas sur un avis, qu’on n’a pas une discussion avec une personne, mais que tout cela se fait dans une foule d’informations, qu’il faut apprendre à contrôler, trier, sélectionner, etc. C’est un investissement en temps qui n’est possible que si l’on est passionné, et qui le rend bien à notre passion.

Ceci dit, tout n’est pas noir ou blanc : on peut se baser sur Internet pour choisir les films qu’on va aller voir ou acheter, tout comme on peut se baser sur l’avis de son vidéothécaire pour savoir quoi télécharger illégalement. J’ai découvert beaucoup de films qui n’ont pas été diffusés en France depuis des dizaines d’années, et ne le seront pas pendant encore longtemps. Mais de nouveau, rien ne me plaît davantage dans toute cette aventure que d’aller (re)découvrir un film sur le grand écran : j’aime leur projection presque autant que les films eux-mêmes, et l’un sans l’autre n’a pas de raison d’être.

Cependant, s’il n’y avait pas le libre-pass, ou si j’habitais dans une contrée lointaine, est-ce que ça m’excuserait davantage de télécharger ? Je ne crois pas, mais je ne cherche pas d’excuse. Quand les cinémathèques mettront à disposition des internautes l’ensemble de leurs films sous format numérique moyennant des abonnements divers, il existera une véritable alternative, mais le système de VOD, DVD et consorts est encore loin de suffire aux plus grands passionnés.

J’ai vu que demain la conférence de Jean-Pierre Neyrac à 14h45 sur la restauration numérique et la conservation des données avait été annulée… quel dommage.
Cinématographiquement,
Roman.

P.S. : Merci infiniment pour la programmation magnifique que vous nous offrez avec AFRICAMANIA, et merci aussi d’avoir invité tous ces grands nous en parler.

Du ouaouaron

Si, dans leurs fables respectives, Phèdre, La Fontaine et Krylov étaient d’accord pour faire éclater la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, ce n’est cependant pas le cas de Damasippus quand il la compare à Horace dans les Satires de ce dernier, dont un cri de rage interrompant son interlocuteur lui confère depuis 1632 le statut du plus visionnaire des quatre car ayant prévu l’existence naturelle de la grenouille-taureau qui mugit en Amérique du Nord. En effet, en période estivale, le ouaouaron y meugle ses vingt centimètres de long – sans éclater – pour attirer ses semblables.

Encore de nos jours, la grenouille veut se faire aussi grosse que le bœuf. Eh oui, « tel boutiquier veut le même avantage qu’un citoyen de haut étage ». Or l’ascenseur social étant en panne, ne lui restent que deux solutions ayant toutes deux pour prémisse sa métamorphose en ouaouaron. Car qu’il meugle sa frustration en gonflant sa poitrine jusqu’à l’éclatement, ou qu’il use de ses pattes arrières pour battre le record de saut en longueur de son espèce dans les escaliers, il doit avant tout accepter sa condition de grenouille, et ne pas se prendre pour un bœuf.

Musclons-nous

L’ascenseur social est en panne, car à force de monter les gens sans qu’ils gravissent les marches plus personne ne sait mettre un pied devant l’autre dans un escalier. (…) Musclons-nous les jambes et agrandissons les escaliers.